Jonathan Zaccaï : "On est tous les héritiers fortuits d'une histoire. Je pense qu'il faut à la fois l'embrasser et s'en détacher"

Il joue dans "Le cours de la vie", du réalisateur Frédéric Sojcher, qu'il connaît depuis l'enfance. Ils nous offrent un entretien croisé pour parler d'amour toujours. De cinéma aussi. Et de ce passé commun qui lie leurs familles.

Jonathan Zaccaï et le réalisateur Frédéric Sojcher sur le tournage du film "Le cours de la vie", à Toulon.
Jonathan Zaccaï et le réalisateur Frédéric Sojcher sur le tournage du film "Le cours de la vie", à Toulon. ©Dina Alves - Le cours de la vie, de Frédéric Sojcher

Dans son 5e long-métrage, Frédéric Sojcher (*), professeur de cinéma à la Sorbonne, dessine l'histoire d'un couple qui s'est loupé dans un passé lointain et se revoit quelque décennies plus tard. Une trame amoureuse classique, entre mode documentaire et envolées lyriques, doublée d'un tableau sociétal embrassant, entre autres, jeunesse, passion du 7e art, transmission. Agnès Jaoui y est l'incarnation ultime de la scénariste vibrante. Elle donne une master class dans une école de cinéma de Toulouse. Elle a été conviée à mener ce cours magistral par le directeur de l’établissement, campé par le non moins magistral Jonathan Zaccaï (**). Derrière un monologue éclairé, en relief, c'est la vie qui s'égrène, s'effiloche, blesse, rebondit, se revit. Avec ses questionnements, brûlures, enchantements. Dont ce come-back poétique, à la fois bavard et introspectif, d'un amour premier, égaré des années plus tôt sur un malentendu.

Frédéric Sojcher et Jonathan Zaccaï évoquent l'impact du bagage familial et cette complicité qui remonte aux jeunes années.

Le film présente une approche double, celle, plus classique, éternelle, d’une histoire d’amour manquée pour des raisons un peu pratiques. L’autre, plus abstraite, évoque des thèmes de société à travers la leçon de cinéma et de vie que déploie Agnès Jaoui.

Jonathan Zaccaï. Je vais vous développer ça en dix-huit points… Non, sérieusement, le « filmage » n’est pas le même. Je dirais qu’on est comme dans un documentaire et, au fur et à mesure, l’histoire d’amour prend le pas. Une histoire d’amour impossible, il n’y a rien de plus beau. Au cinéma du moins car dans la vie, ce n’est pas drôle… De là naît l’émotion. Le film nous émeut sans faire appel à une mécanique classique. On se laisse cueillir, c’est mon cas. J’ai carrément oublié que j’y étais lorsque j’ai visionné le film. Je me suis détaché de mon personnage et je me suis laissé choper par une émotion vraie. C’est rare car en général, quand on voit un film dans lequel on a joué, on a tendance à faire gaffe à la technique, on se concentre sur la façon dont on a interprété le personnage, on guette les défauts, on est très critique. Mais là, je me suis vraiment laissé prendre. En visionnant le film de Frédéric, j’ai véritablement ressenti des émotions différentes du tournage.

Agnès Jaoui lors du tournage du film Le cours de la vie de Frédéric Sojcher. Ici avec le réalisteur belge, également professeur de cinéma à La Sorbonne.
Agnès Jaoui lors du tournage du film "Le cours de la vie" de Frédéric Sojcher. Ici avec le réalisteur belge, également professeur de cinéma à La Sorbonne. ©Dina Alves - Le cours de la vie, de F. Sojcher

Frédéric Sojcher, vous avez dit que « tout documentaire est une fiction ». Il y a cet aspect master class qui est très alléchant. Un monde un peu idéal pour celui qui ne fréquente pas ces milieux, un monde où les étudiants s’interrogent sur le sens de la vie, les grandes questions existentielles, les thèmes qui interpellent les jeunes générations plutôt dans l’air du temps, polyamour et genres notamment… Du générationnel et un monde plutôt privilégié intellectuellement parlant. Est-ce inspiré de vos propres cours à la Sorbonne ?

Frédéric Sojcher. C’est un mélange entre ce que je vis comme enseignant et de la fiction pure. Quant aux questions de société, j’ai une fille de 18 ans (Nastasjia, qui joue dans le film). Je suis sensible à ce qui touche les jeunes. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux. Mais je trouve qu’il n’y a pas de cassure entre cette génération et la nôtre. il faut des passerelles, pour que l’échange et la transmission opèrent. Dans le film, Agnès Jaoui arrive à toucher les étudiants, sa master class a un impact sur leurs vies parce qu’elle n’est pas professorale, parce qu’elle parle avec le cœur.

Jonathan Zaccaï. J’ai adoré cette ambiance de tournage, dans une école de cinéma à Toulouse. Cette ville a un charme de malade, les gens sont adorables. On traversait une rue piétonne pour aller tourner. Ça m’a fait rêver. Et cette histoire était jubilatoire. Ces non-dits entre Agnès, ces points qui sont livrés au goutte à goutte, c’est un cadeau pour un acteur.

Jonathan Zaccaï et Géraldine Nakache dans Le cours de la vie, de Frédéric Sojcher.
Jonathan Zaccaï et Géraldine Nakache dans Le cours de la vie, de Frédéric Sojcher. ©Dina Alves

Frédéric Sojcher. Je vais vous révéler un petit secret sur la préparation du film avec Jonathan. La qualité d’un acteur c’est la qualité de son écoute. C’est aussi son sens de l’observation. A un moment donné, il a remarqué que la costumière était un peu « à l’aise » … Jonathan voulait s’inspirer de la manière dont je m’habille, puisque comme son personnage dans le film j’enseigne le cinéma. Notre budget étant serré, la costumière a dû aller chez lui choisir des habits dans sa garde-robe.

Jonathan Zaccaï. En effet, elle semblait prendre quelques libertés, je trouvais qu’elle s’adressait au réalisateur de façon un peu directe !

Frédéric Sojcher. Son attitude l’interpellait et il n’osait pas m’en parler... Comment pouvait-elle à ce point savoir ce qui me correspondrait ? Jusqu’au moment où il a réalisé que c’était ma compagne !

Jonathan Zaccaï. Ah, le soulagement, tout était clair soudain ! J’en profite pour ajouter un petit secret de tournage. Nous étions filmés parfois à notre insu. Le dispositif mis en place fait qu’on ne savait pas exactement ce qui serait enregistré, retenu. Il y a donc des moments où on apparaît plus distraits par exemple. Ça contribue aussi au naturel de l’ensemble.

Jonathan Zaccaï : "Le physique des gens, ce sexisme, le jeunisme... Faut arrêter tout ça"

Frédéric Sojcher. Il y avait aussi de brefs moments d’improvisation. Par exemple cette scène où Jonathan prend en aparté deux étudiants qui ont pour projet un film d’animation sur les globules. Il veut leur dire ce qu’il en pense…

Jonathan Zaccaï. C’était juste histoire de mettre une distance en leur disant : attendez les gars, un film sur les globules, non mais quoi ! C’était l’occasion de faire une scène un peu légère.

Frédéric Sojcher. J’aime ce qui est à la fois réaliste et pas réaliste. Ce cours donné par Agnès Jaoui est un cours hors-norme car il est criblé de sous-textes. Ce n’est pas qu’un cours. Il y a ce double-sens du mot cours. Le cours, la classe et puis le cours comme le flux, le fleuve. Le cours de la vie.

Agnès Jaoui, Jonathan Zaccaï sur le plateau du 5e long-métrage de Frédéric Sojcher, "Le cours de la vie".
Agnès Jaoui et Jonathan Zaccaï sous la direction de Frédéric Sojcher sur le plateau du 5e long-métrage de ce dernier, "Le cours de la vie". En fond, une partie de l'équipe technique du film, tourné à Toulouse. ©Dina Alves - Le cours de la vie de F. Sojcher

Agnès Jaoui y brosse aussi, par sa seule présence, son expression orale entre autres, une certaine vision de la France.

Jonathan Zaccaï. Parmi les films français que j’ai pu faire, il y a Le rôle de sa vie, avec Karin Viard et Agnès Jaoui. Je l’adore. Et ici dans Le cours de la vie, elle est juste parfaite. Elle est l’incarnation absolue de la scénariste passionnée.

Frédéric Sojcher. Elle a ce côté engagé qui est important. Il n’y a rien de plus magique pour un réalisateur que d’avoir quelqu’un qui présente un profil d’une telle richesse.

Frédéric Sojcher : "Le viol que j'ai subi enfant a motivé tout mon parcours d'homme et de cinéaste."

La rencontre amoureuse manquée, ou un destin amoureux contrarié, c’est un classique du cinéma. Quel film dans ce registre vous avait le plus marqué ?

Jonathan Zaccaï. Sur la Route de Madison de Clint Eastwood… C’est l’impossibilité d’une histoire. L’émotion jaillit sur plusieurs registres. Ici aussi.

Vous êtes sentimental ?

Frédéric Sojcher. Même quand la difficulté ou l’impossibilité est là, il en reste quelque chose de positif à la fin. L’amour est une des expériences les plus fortes qu’on peut vivre.

Jonathan Zaccaï. Moi je suis entre le salaud et le romantique ! Non sérieux, une histoire d’amour, il n’y a rien de plus beau.

J'étais fasciné par Jonathan dans une pub qu’il avait tournée quand il était enfant. C’était pour Nesquick je crois !

Vous partagez des traits de caractère ?

Jonathan Zaccaï. On a une forme de maladresse commune. Mon personnage dans le film tire par mégarde la nappe et fait tomber toute la vaisselle d’une table, dans une scène assez burlesque. Ce personnage, c’est un mélange, je crois, de Frédéric et moi. J’adore cette anecdote que tu as vécue dans la vraie vie : Tu rentres dans ton amphi et reste bloqué dans la porte...

Frédéric Sojcher. C’était à Rennes, c’était mon premier cours face à 300 étudiants. Un fil de fer qui sortait de la porte s’est bloqué dans la tirette de mon jean… En parlant d’humour, je dois bosser le sens de la répartie : Quand j’ai commencé à donner cours à Paris, j’ai rencontré tous ces collègues très français qui maîtrisaient l’art de la réplique du tac au tac. Moi j’arrivais à avoir la bonne répartie dix secondes trop tard… Je me suis exercé à raccourcir le délai !

Agnès Jaoui, Stéphane Hénon, Frédéric Sojcher et Jonathan Zaccaï sur une scène très visuelle du film. "Le cours de la vie", sur les écrans depuis le 10 mai 2023.
Agnès Jaoui, Stéphane Hénon (acteur connu notamment pour son rôle récurrent dans la série "Plus belle la vie"), Frédéric Sojcher et Jonathan Zaccaï sur le tournage du film. "Le cours de la vie", sur les écrans depuis le 10 mai 2023. ©Dina Alves ("Le cours de la vie")

Vous avez en commun des souvenirs d’enfance.

Frédéric Sojcher. Nous faisions, quand nous avions 10 ans, des premières mises en scène, par le biais de blagues téléphoniques, avec bruitages.

Jonathan Zaccaï. C’était l’époque où on ouvrait l'annuaire, et on appelait les gens au hasard pour dire quelques conneries. C’est fou de se retrouver avec Frédéric. Ce n’est pas anodin !

Frédéric Sojcher. J'étais fasciné par Jonathan dans une pub qu’il avait tournée quand il était enfant. C’était pour Nesquick je crois !

Jonathan Zaccaï. C’est Jean Becker qui avait réalisé cette pub !

Frédéric Sojcher. Et puis j’ai suivi tout ce qu’il faisait, j’ai vu tous ses films. J’ai toujours eu envie de travailler avec Jonathan et c'est donc un rêve qui se réalise avec Le cours de la vie.

Jonathan Zaccaï. Ça me touche, je ne savais pas.

Nous nous connaissons depuis que nous sommes enfants à Bruxelles. Mon père a toujours apprécié le travail d’artiste de Sarah Kaliski, la mère de Jonathan. L'oncle de Jonathan, René Kalisky (le célèbre dramaturge belge d’origine juive et polonaise) est une grande personnalité aussi.

Quelles sont vos racines familiales ?

Frédéric Sojcher. Nous avons plusieurs points communs : des parents artistes - la mère de Jonathan, Sarah Kaliski était peintre et le Musée juif de Belgique expose en ce moment-même ses toiles (*) -, la nécessité d'aller à Paris pour faire du cinéma - ce qui était une nécessité à la fin des années 1980 et qui ne l'est plus forcément aujourd'hui... Quoi qu'en ce qui me concerne c'est une planche de salut...

Jonathan Zaccaï. Le père de Frédéric, Jacques, était un très bon ami de ma mère.

"Four Sisters. Sarah Kaliski, Chantal Akerman, Marianne Berenhaut, Julia Pirotte" : quatre femmes, quatre artistes. Jusqu’au 27 août 2023 au Musée juif de Belgique, 21 rue des Minimes, 1000 Bruxelles, www.mjb-jmb.org
"Four Sisters. Sarah Kaliski, Chantal Akerman, Marianne Berenhaut, Julia Pirotte" : quatre femmes, quatre artistes. Jusqu’au 27 août 2023 au Musée juif de Belgique, 21 rue des Minimes, 1000 Bruxelles, www.mjb-jmb.org ©Musée juif de Belgique

Frédéric Sojcher. Nous nous connaissons depuis que nous sommes enfants à Bruxelles. Mon père a toujours apprécié le travail d’artiste de Sarah. L’oncle de Jonathan René Kalisky (le célèbre dramaturge belge d’origine juive et polonaise) est une grande personnalité aussi.

Jonathan Zaccaï. René était un grand ami de ton père. Je pense que c’est par lui que ton père a rencontré ma mère. Ma mère est décédée en 2011. Ton père et elle étaient deux personnes libres et généreuses.

Ce sont des histoires dont on hérite et dont on est les passeurs qu’on le veuille ou non, comme tout le monde devrait l’être d’ailleurs. Ma mère en parle à travers ses peintures. Son père avait été déporté. Cela transparaît dans son art. Ses frères et elle ont été marqués par la Shoah. Nous en sommes les héritiers d’une manière innocente, inconsciente.

Jacques Sojcher avait été le commissaire d’une exposition au Musée juif de Bruxelles en 2007. Intitulée "Sarah et ses frères, les Kaliski, une famille d'artistes témoins de l'Histoire", elle proposait entre autres une rétrospective des œuvres de votre mère qui évoquent les plus sanglants, absurdes, hurlants d’un siècle, dont la Shoah. C’est un douloureux bagage familial que vous avez en commun tous les deux.

Jonathan Zaccaï. Ce sont des histoires dont on hérite et dont on est les passeurs qu’on le veuille ou non, comme tout le monde devrait l’être d’ailleurs. Ma mère en parle à travers ses peintures. Son père avait été déporté. Cela transparaît dans son art. Ses frères et elle ont été marqués par la Shoah. Nous en sommes les héritiers d’une manière innocente, inconsciente. Longtemps j’ai eu envie de m’en affranchir mais ça fait partie de notre histoire et ça nous a influencés à des endroits qu’on ne soupçonne même pas. C’est beau quand ça ne se raconte pas.

Votre père, Frédéric, a beaucoup évoqué cette blessure fondatrice, liée bien sûr à l’Holocauste.

Frédéric Sojcher. Comme la mère de Jonathan, mon père a perdu le sien dans la Shoah. Il développe ces questions dans ses livres à travers le manque du père. Cela a eu un impact profond sur la relation qu’il a eue avec moi car il a essayé d’être le père que lui n’a pas connu. Il y a donc, c’est vrai, forcément des répercussions sur les autres générations. Je ne suis pas religieux mais je me sens juif à cause de la Shoah. Dès le moment où hérite de ce bagage, on ne peut pas être neutre par rapport à l’antisémitisme. Cela ne m’empêche pas d’ailleurs d’être révolté par ce qui se passe en Israël. C’est quelque chose de très grave qui est en train de mettre la démocratie en jeu. Je suis scandalisé par les intégrismes du côté juif aussi. Et par les personnes qui confondent la politique d’Israël et le monde juif. C’est un amalgame qui apporte de la confusion et une nouvelle forme d’antisémitisme.

Quand j’avais 17 ans, un garçon de l’école voulait me casser la figure car il savait que j'étais d'origine juive. Sa sœur s’est interposée. Il ne faut jamais rien lâcher sur ces points.

Jonathan Zaccaï. On est des passeurs. On est tous sur la même planète, et on est tous les héritiers fortuits d’une histoire. Moi je pense qu’il faut à la fois l’embrasser et s’en détacher. Je n’aime pas faire partie d’une communauté. Comme le disait Frédéric, il faut de la nuance et c’est compliqué d’en avoir. C’est le manque de nuance, la vision obtuse qui pousse au nationalisme etc. Donc il faut rester critique avec sa propre paroisse.

Frédéric Sojcher. Il faut aussi refuser tous les propos antisémites. Quand j’avais 17 ans, un garçon de l’école voulait me casser la figure car il savait que j'étais d'origine juive. Sa sœur s’est interposée. Il ne faut jamais rien lâcher sur ces points.

Frédéric, vous entretenez une relation étroite avec votre père. Faite d’admiration, d’amour, de challenges aussi, de joutes verbales ?

Frédéric Sojcher. La complicité entre mon père et moi est suffisamment rare pour être précieuse et mon obsession du passage de flambeaux (que l'on trouve aussi dans Le cours de la vie) vient sans doute de là. Le philosophe (mon père) et (son fils) le cinéaste…

Il prépare une biographie avec bien sûr un contexte historique.

Frédéric Sojcher. Il va sortir en septembre aux Impressions Nouvelles, une biographie, Jacky est sage. Ce sera aussi l'histoire d'une vie en Belgique - ou comment à partir d'un récit personnel on peut parler d'une société et de ses enjeux, de la Seconde guerre mondiale quand il était un enfant caché à aujourd'hui.

Jonathan Zaccaï : "Le physique des gens, ce sexisme, le jeunisme... Faut arrêter tout ça"

Jonathan, votre mère est au coeur de votre premier roman, Ma femme écrit (éd. Grasset, 2021), forme d’autofiction savoureuse. Vous y évoquez aussi la personnalité de votre père, qui était féru de diètes diverses et vous a annoncé un jour qu’il « allait arrêter l’eau froide ». Avez-vous pris le contre-pied de son parcours ?

Jonathan Zaccaï. Sans doute. Mon père est architecte. Ça m’aurait dérangé de faire la même chose que lui. Mais mon père, comme ma mère, a toujours eu un grand sens de l’autodérision et nous avons une excellente relation.

Ma femme écrit. Le premier roman de Jonathan Zaccaï. Une semi-fiction drôlissime et enlevée. Editions Grasset.
Ma femme écrit. Le premier roman de Jonathan Zaccaï. Une semi-fiction drôlissime et enlevée. Editions Grasset. ©Editions Grasset

Frédéric votre mère est magistrate. Il est plutôt rare que vous l’évoquiez.

F.S. Elle était juge au tribunal du travail. Elle rêvait que je fasse des études de droit. Elle avait peur que je veuille faire du cinéma. Quant à mon père, j’ai appris il n’y a pas longtemps qu’il rêvait d’être réalisateur quand il était jeune… Parfois les enfants réalisent les rêves de leurs parents. Ou se positionnent « contre » eux. A l’époque j’ai voulu quitter Bruxelles pour aller à Paris, voler de mes propres ailes et mettre de la distance avec eux. Je ne voulais pas être « le fils de ».

Jonathan Zaccaï. Moi mes parents ne voulaient pas être acteurs, on ne m’a ni freiné ni poussé dans cette voie. Simplement un jour j’ai décidé de m’installer à Paris comme un Texan irait s’installer à LA ou New York City ! Histoire de se retrouver là où personne ne nous connaît. Il y avait là aussi l’idée de s’affranchir.

Frédéric, vous avez souvent souligné que votre vie est « une vie de combats ».

Frédéric Sojcher. Au-delà de ce film, c'est mon avenir de cinéaste qui se joue ici. J'étais resté plus de 12 ans sans faire de long métrage de fiction et ce 5e long métrage (après 12 ans d'abstinence) n'a pu se faire qu'avec une production 100% française, comme je le raconte dans mon livre, Je veux faire du cinéma. Petit manuel de survie dans le 7ème art (Genèse éditions, 2021)...

Cette aventure de la quête du financement, vous la connaissez depuis longtemps. Vous avez souvent été confrontés à des refus de financement public.

Frédéric Sojcher. Dix jours avant le tournage, on ne savait pas si le film se ferait ou pas. Finalement, grâce au coproducteur Alain Benguigui nous y sommes arrivés. La grande chance de ce film, c’est surtout d’avoir des distributeurs, en France (Jour2fête) comme en Belgique (Rockstone) qui y croient, ce qui permet au Cours de la vie d’avoir une belle visibilité en salles.

Je veux faire du cinéma (Petit manuel de survie dans le 7e art). Frédéric Sojcher. Genèse Editions, 2021.
Je veux faire du cinéma (Petit manuel de survie dans le 7e art). Frédéric Sojcher. ©Genèse Editions

Le cinéma est une suite de crises, comme vous le disiez au Monde en 2019. Vous avez présenté le film dans différentes villes en France et en Belgique notamment. Une vraie tournée. Faut-il aujourd’hui, plus que jamais, aller chercher le public chez lui pour l'attirer en salles ?

Frédéric Socjcher. Je peux vous dire en tout cas que les spectateurs que j’ai rencontrés sont touchés par l’axe émotionnel, les parcours de vies des personnages. L’histoire d’amour qu’interprètent Agnès et Jonathan les marquent parce qu’ils sont nombreux à avoir vécu un amour adolescent fondateur. Et de retrouver un grand amour trente ans après émeut, surtout, comme c’est le cas dans le film, si la rupture à l’époque n’avait pas été complètement résolue. Ça parle à beaucoup de monde. Ça parle aussi de cinéma. Il n’y a pas besoin d’être initié pour entrer dans l’histoire. Jonathan pourra sans doute confirmer ce point pour l’avoir vécu notamment à Marseille où il a présenté le film avec Agnès Jaoui : les spectateurs restent pour le débat. Or souvent ils quittent pour aller au resto ! Et ils sont très attentifs, nous posent énormément de questions. N’est-ce pas Jonathan ? Tu as chopé le melon ?

Jonathan Zaccaï. Ha ha ha, oui, j’ai trop de sollicitations, je ne sais plus où donner de la tête, il faut bien que ça m’arrive une fois dans ma vie !

Un film qui vous a particulièrement marqués, et un réalisateur culte?

Jonathan Zaccaï. Le goût des autres. C’est un film qui représente bien la France. Un classique, avec la force et la justesse de l’humour. L’intelligence. Sinon, je voue une passion pour les films de Scorsese. C’est un peu cliché sans doute mais c’est celui qui me vient spontanément à l’esprit. La personne a l’air si merveilleuse dans le thème de la transmission. Montrer à son fils Goodfellas ou Casino, c’est la garantie de l’impressionner, de lui transmettre l’amour du cinéma.

Lors d’un précédent entretien, vous nous disiez que vous auriez aimé tourné dans une production façon Very Bad Trip.

Jonathan Zaccaï. C’était pour le côté buddy movie, bande de mecs, adolescence tardive, soirée qui tourne mal… Aujourd’hui je n’en ai pas envie !

Frédéric Sojcher. Parmi les réalisateurs que j’aime, je citerais pour ma part Bertrand Tavernier, qui était d’ailleurs un admirateur de Scorsese. Un amoureux fou du cinéma contemporain, comme de l’Histoire du cinéma. Peu de temps avant sa mort, il m’avait envoyé un message très fort dans lequel il me disait qu’il croyait en moi en tant que cinéaste, qu’il fallait que je continue à faire des films.

Y a-t-il des feux rouges absolus que vous mettez dans votre métier ?

Jonathan Zaccaï. Les scènes de sexe non-simulées. Parce que quand on rentre dans l’intime, en tant que spectateur, on a l’impression d’être voyeur. La beauté du cinéma c’est la fiction. Ce qui est beau dans la fiction doit le rester.

Frédéric Sojcher. Moi je vous rappelle que j’ai dû combattre pour monter financièrement les films dont j’ai toujours jusqu’ici été à l’origine… Les feux rouges je n’en ai aucun, si ce ne sont les contraintes budgétaires.

Jonathan Zaccaï. C’est fantastique ce chassé-croisé pour Paris Match. Tout ça pour apparaître, qui sait, non loin des Windsor ?

« Le cours de la vie » 5e long métrage de Frédéric Sojcher, en salle depuis le 10 mai 2023. Avec Agnès Jaoui, Jonathan Zaccaï, Géraldine Nakache, Nastasjia Sojcher

"Four Sisters. Sarah Kaliski, Chantal Akerman, Marianne Berenhaut, Julia Pirotte : quatre femmes, quatre artistes". Jusqu’au 27 août 2023 au Musée juif de Belgique, 21 rue des Minimes, 1000 Bruxelles, www.mjb-jmb.org

Un entretien paru dans Paris Match Belgique, édition du 17 05 23

(*) Frédéric Sojcher réalise son premier film à l'âge de 15 ans. Sa filmographie compte une dizaine de courts métrages et cinq longs métrages dont Cinéastes à tout prix, sélection officielle au Festival de Cannes, en 2004, Hitler à Hollywood en 2011, Je veux être actrice en 2016... Il est le fils du philosophe Jacques Sojcher.

(**) Réalisateur, scénariste et acteur belge Jonathan Zaccaï reçoit le Magritte du meilleur acteur pour Elève libre, de Joachim Lafosse en 2011. Il a incarné un roi de France, le roi Philippe, dans Robin des Bois, dans la production géante de Ridley Scott en 2010, face à Russell Crowe, Cate Blanchett ou Lea Seydoux. Il a joué notamment dans Le Rôle de sa vie (2004), de François Favrat, avec Agnès Jaoui et Karin Viard ; De battre mon cœur s’est arrêté de Jacques Audiard (2005) ; Le Grand bain de Gilles Lellouche (2018), ou encore dans la série culte Le Bureau des légendes. Il est le fils de la peintre Sarah Kaliski et le neveu du dramaturge René Kalisky.

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