"L'école n'est pas immunisée contre les tensions identitaires": L'enseignement face à la radicalisation
La radicalisation inquiète un nombre croissant de professeurs, qui témoignent de leurs confrontations multiples avec des étudiants revendiquant une identité religieuse incompatible avec les programmes scolaires.

- Publié le 26-05-2025 à 07h45

Aicha Bacha est docteure en sciences sociales et politiques de l'ULB. Elle travaille sur le phénomène de la radicalisation et se penche également sur les questions liées à l'immigration, les jeunes, les violences et les identités collectives. Elle est fondatrice et directrice de l'ECDA, le Centre européen d'études et d'analyses géostratégiques et de développement.
Paris Match. Quelles activités mènent votre centre de recherche?
Aicha Bacha. L'ECDA se positionne comme une source d'information fiable et un acteur de proposition auprès des institutions belges et européennes. Nous concentrons nos efforts sur l'analyse des politiques nationales, des conflits internationaux et de leurs répercussions à l'échelon local, notamment en matière de sécurité urbaine. Le centre s'engage à fournir des analyses approfondies et des recommandations éclairées pour contribuer à l'élaboration de politiques efficaces et adaptées aux enjeux contemporains. Nous menons aussi des initiatives pédagogiques au travers de partages d'expériences entre experts : organisation de colloques, d'ateliers, de plaidoyers, etc. Par exemple, en avril dernier, nous avons organisé au Parlement européen un sommet sur le rôle des femmes dans la consolidation de la paix. Enfin, nous soutenons différents projets de terrain, à Ixelles notamment, destinés à prévenir les risques de polarisation sous toutes ses formes.
Quelle est votre expérience de la radicalisation religieuse en milieu scolaire? L'observez-vous depuis longtemps?
J'ai abondamment creusé le sujet dans le cadre de mes recherches doctorales consacrées au radicalisme violent au sein de la communauté d'origine arabo-musulmane. Dans ce contexte, j'ai mené de nombreux entretiens avec des mères de djihadistes, axés sur la période adolescente de leur enfant pour analyser les facteurs ayant provoqué leur basculement. Il en ressort qu'à partir de l'âge de 12 ans, ces jeunes commencent à s'interroger au sujet de leur identité, de leur culture, de leurs coutumes et de leur religion. Il s'agit en l'occurrence d'un processus psychologique normal, bien étudié depuis des décennies. Je me suis d'ailleurs basée sur le livre d'Erik Erikson, "Childhood and Society", ouvrage de référence publié en 1950 dans lequel il expose sa théorie des huit stades du développement psychosocial. Toutefois, mes cas d'étude ont mis en évidence le fait que ces jeunes, ne trouvant pas de réponses à leurs questionnements au sein de leur propre famille, vont les chercher sur les réseaux sociaux, où ils rencontrent des prêcheurs de haine, mais également à l'école et auprès de leurs camarades. J'ai ensuite identifié chez eux d'autres points communs, singulièrement leur isolement social et leur fragmentation identitaire. C'est-à-dire qu'ils ne parviennent à s'identifier ni à leurs parents, qui incarnent à la fois le pays et la culture d'origine, ni à la société belge dans laquelle ils grandissent. Ils sont déchirés. Or, les identités étant plurielles et dynamiques, elles peuvent être sujettes à des mutations constantes, ce qui complique davantage l'adhésion et l'intégration. Aux yeux de ces jeunes appartenant à la troisième génération d'immigrés, l'identité des grands-parents, ancrée dans une société différente, apparaît parfois obsolète. Ils recherchent dès lors une authenticité qu'ils perçoivent comme "plus pure" et qui remonte aux racines de leurs ancêtres. Du reste, leurs parcours, bien que variés, sont souvent marqués par le rejet : leur apparence, leurs manières, leur langage les distinguent. Tout cela alimente une rancœur envers une société qui ne les reconnaît pas toujours pleinement lorsqu'elle leur rappelle leurs différences et leur origine, rendant ainsi le processus de résilience moins aisé. En quête de repères dans un environnement tendu, ils se retrouvent parfois dans des établissements scolaires dévalorisés, ce qui les rend plus vulnérables au repli identitaire ou à une adhésion à une identité idéalisée. Ils prennent des positions qui affirment leur attachement à des origines fantasmées. C'est alors que leur hostilité envers la société occidentale vient à se manifester dans le milieu scolaire, face aux professeurs qui enseignent par exemple la théorie de l'évolution ou l'histoire de la Shoah, qui abordent des questions relatives à la sexualité ou proposent des réflexions sur des sujets éthiques, etc. Ces enseignants sont vus comme une menace identitaire croissante.

Êtes-vous ou avez-vous été vous-même confrontée aux effets de ce mouvement de radicalisation?
Oui, je l'ai été et je le suis encore. C'est le cas également de collègues travaillant sur le radicalisme violent et l'islam. Cela se manifeste de plusieurs manières. J'ai par exemple reçu des mails de menaces, j'ai été la cible de critiques et même d'intimidations de la part de groupes ou d'individus ayant des agendas politiques ou idéologiques spécifiques. C'est le reflet de la polarisation des opinions : si vous ne pensez pas comme moi, vous êtes mon ennemi. Après la publication de mon ouvrage intitulé "Le djihad en héritage sur le territoire belge", qui explore la transmission intergénérationnelle de la violence dans certaines familles touchées par le radicalisme identitaire, j'ai été taxée d'islamophobe. Mais parfois, les attaques vont dans l'autre sens. En octobre dernier, à la suite d'une interview accordée à l'un de vos confrères à propos des résultats d'une étude menée en marge d'un projet de prévention des risques de polarisation identitaire, j'ai fait face à de nombreux commentaires m'accusant de faire le lit de l'islamisme. Ceci uniquement parce que l'une des conclusions de cette étude, basée sur des entretiens avec des jeunes de confession musulmane, est qu'il existe un hiatus important entre leurs attentes vis-à-vis des cours de religion et ce que proposent les instances qui ont la charge de les dispenser dans les écoles. Quoi qu'il en soit, j'en prends mon parti et je considère que ces réactions font partie des risques inhérents au métier de chercheur. Les principaux sont d'ailleurs, de mon point de vue, davantage liés à la récupération politique des résultats de nos études.
"Ne trouvant pas de réponses à leurs questionnements au sein de leur famille, ces jeunes vont les chercher sur les réseaux sociaux, où ils rencontrent des prêcheurs de haine, mais également à l'école et auprès de leurs camarades"
Ce phénomène que dénoncent de plus en plus de professeurs, est-il étudié? Peut-on l'objectiver?
Il met en lumière une problématique sociétale d'envergure : l'influence croissante de la religion à l'école et son impact sur la liberté d'expression et le dialogue. La radicalisation identitaire en milieu scolaire, c'est en fait un sujet d'étude pour les sociologues anglo-saxons depuis les années 1940. Pour objectiver le phénomène, on doit l'aborder à l'aide de méthodes quantitatives et qualitatives. Les études quantitatives permettent d'identifier des variables mesurables, comme le nombre de refus de cours sur la théorie de l'évolution par exemple, en corrélation avec d'autres facteurs pertinents. Les recherches qualitatives, telles que l'observation participante, offrent une compréhension approfondie du phénomène, permettant d'évaluer objectivement les dynamiques en jeu et d'élaborer des hypothèses. Cependant, il est crucial d'éviter les pièges de la généralisation et de la simplification. L'analyse doit mettre en balance le nombre des témoignages d'enseignants qui pointent les manifestations du radicalisme identitaire et la période au cours de laquelle ils ont été enregistrés. Une véritable exploration des causes de cette évolution, tenant compte des facteurs sociaux, politiques et culturels, est essentielle pour avoir une vue du phénomène la plus complète possible.
Ce durcissement identitaire contemporain concerne-t-il principalement l'islam, ou est-ce également le cas d'autres confessions?
L'islam n'est pas seul concerné, non, d'autres confessions religieuses peuvent également être touchées. De même que différents mouvements, qu'ils soient politiques, ethniques ou culturels, potentiellement perméables à la radicalisation identitaire, qui se caractérise par une identification excessive à un groupe et à ses valeurs. Des individus ou des communautés de toute obédience sont susceptibles de développer des interprétations extrêmes de leur foi, conduisant à des comportements radicaux. Il faut donc, là encore, adopter une approche nuancée et ne pas restreindre le périmètre de la radicalisation identitaire à une seule religion ou un seul groupe. La vigilance et la prévention doivent s'appliquer de la même manière à toutes les formes de radicalisation, quel que soit le contexte.

Est-ce une réalité typiquement intrascolaire, ou s'applique-t-elle à l'ensemble de notre société et donc fatalement à l'école?
La radicalisation identitaire est un phénomène complexe qui dépasse largement le cadre scolaire. L'école est certes un lieu où ce processus est particulièrement visible, mais il faut réaliser qu'il s'agit d'une problématique bien plus vaste. Elle se manifeste dans de nombreux aspects de la vie en société, influençant les interactions sociales, les décisions économiques et les agendas politiques. Par exemple, on peut observer des comportements liés à la radicalisation identitaire dans le secteur du commerce, où des choix de consommation sont directement influencés par des considérations de cet ordre. De même, dans le champ politique, des élections sont influencées par des positionnements et des stratégies qui mettent l'accent sur l'identité. Les processus d'embauche peuvent également être affectés par des préjugés liés à l'identité. L'école est un microcosme qui reflète notre société et n'est donc pas isolée de ces dynamiques. L'environnement scolaire n'est pas immunisé contre les tensions identitaires, les discours de haine et les discriminations qui fracturent notre vivre-ensemble. Les élèves, imprégnés par les influences sociales extérieures, peuvent reproduire ces comportements en classe. Par conséquent, la lutte contre les constructions identitaires nécessite une approche globale qui prend en compte l'ensemble de la société, et pas seulement le milieu scolaire.
"Ce phénomène met en lumière une problématique sociétale d'envergure : l'influence croissante de la religion à l'école et son impact sur la liberté d'expression et le dialogue"
La jeunesse et l'école sont-elles directement visées par l'islam politique?
L'école et la jeunesse représentent des enjeux cruciaux pour l'avenir de toute société. De ce fait, elles constituent des cibles privilégiées pour l'islam politique, mais c'est le cas également pour les agents d'influence appartenant à d'autres groupes partisans d'idéologies radicales. L'école est le lieu où l'on forme les générations futures et c'est là que se joue en partie l'évolution de notre société. Les identitaires de tous bords l'ont bien compris, c'est pourquoi ils tentent de l'investir pour influencer la jeunesse, en façonnant les esprits et en diffusant leurs idées en vue d'obtenir un soutien politique à plus long terme.
"La radicalisation identitaire est un phénomène complexe qui dépasse largement le cadre scolaire"
Les professeurs se disent abandonnés par les pouvoirs publics en général et certaines directions d'écoles capitulent pour différentes raisons, depuis le besoin de conserver et d'attirer des élèves jusqu'à la crainte de représailles. Votre avis?
Ce sentiment d'abandon par l'autorité publique éprouvé par une partie des enseignants est fondé et indéniable. Les facteurs qui l'alimentent sont multiples : manque de ressources, absence de soutien face à des situations complexes, craintes de réactions violentes suite à des prises de position, pressions politiques, etc. De plus, j'observe un certain laxisme de la part des pouvoirs publics vis-à-vis d'organismes supposés travailler à des solutions pour lesquelles ils perçoivent des financements, et qui sont insuffisamment contrôlés. Ceci étant, je suis en même temps quelque peu perplexe face à l'absence de réactions de certains professeurs. En tant que pédagogues, leur rôle premier est d'établir un dialogue constructif avec leurs élèves. Dès lors, je suis surprise d'observer à divers endroits leur silence vis-à-vis d'expressions du radicalisme identitaire qui affectent leurs étudiants. Il est essentiel de briser ce silence et d'engager un dialogue franc, ouvert et honnête avec ceux-ci.

"Il faut d'abord renforcer la formation des enseignants afin qu'ils soient mieux préparés à gérer les situations de radicalisation"
Quelles sont les pistes de solution à explorer?
Je recommande une approche globale et multidisciplinaire. Cela implique plusieurs leviers d'action. Il faut d'abord renforcer la formation des enseignants afin qu'ils soient mieux préparés à gérer les situations de radicalisation. Il est également essentiel de promouvoir le dialogue et la tolérance en classe, en instaurant un cadre structuré reposant sur un système équilibré de récompenses et de sanctions, encourageant ainsi le respect des règles. La mise en place de programmes d'éducation à la citoyenneté et de sensibilisation constitue une autre composante clé. Parallèlement, une collaboration étroite avec les familles et les communautés est indispensable pour anticiper et prévenir les dynamiques de radicalisation. Il faut aussi prévoir un accompagnement psychologique et social adapté, à la fois pour les élèves et pour les enseignants confrontés à ces situations. La formation des médiateurs scolaires doit être renforcée en profondeur. Sur ce point, certaines initiatives menées aux États-Unis peuvent servir d'inspiration : dans plusieurs établissements, les élèves en difficulté face aux règles sont pris en charge par des médiateurs spécialisés dans la gestion des conflits, ce qui permet une intervention ciblée et constructive. Enfin, il est essentiel de s'appuyer sur des experts dont la légitimité et les compétences sont incontestables. Or, force est de constater que trop de personnes s'arrogent ce statut sans en avoir les moyens réels. Placées à des postes aux responsabilités bien supérieures à leurs aptitudes, elles n'ont fait qu'aggraver les tensions, entraînant Bruxelles dans une dérive communautariste qui, hélas, en fait aujourd'hui un exemple souvent cité — à regret — dans la presse internationale.