La Marche pour la vie et les Survivants : une jeunesse contre l'avortement

Mouvement jeune et hyper-connecté, les pro-life refont parler d’eux en France et en Belgique. Rencontre avec deux fervents opposants à l’IVG : la porte-parole de la Marche pour la vie belge et le meneur des «Survivants» français.

Elisabeth Debourse
La dernière "Marche pour la vie" bruxelloise s'est tenue le 25 mars 2017.
La dernière "Marche pour la vie" bruxelloise s'est tenue le 25 mars 2017. ©BELGA/GERON

Ils s’appellent Marie-Emma, Jean, Constance, sont étudiants ou jeunes travailleurs et ont choisi de faire de la lutte contre l’IVG en Belgique leur combat. Contre toute attente, leur engagement et leur messageest loin des préoccupations de leur génération – celle pour qui l’avortement est un droit acquis depuis longtemps.

Constance Du Bus est la porte-parole de la «Marche pour la vie» belge. La jeune femme de 21 ans à peine s'est récemment frottée aux médias en déclarant qu'il était possible de pratiquer un avortement jusqu'à la veille de l'accouchement à cause d'un doigt en moins – jouant habilement avec le flou pour le grand public entre IVG et IMG, pour «interruption médicale de grossesse».

De bien jeunes «survivants»

Actuellement en première année de master à la KUL, Constance organisait cette année la Marche pour la vie, après plusieurs participations antérieures. «On a la motivation et le temps de s'y consacrer et on se sent vraiment concernés par toutes ces questions. On n'arrête pas d'entendre de toutes parts qu'on mise sur la jeunesse pour assurer la relève (…) nous, on a pris ça à cœur», explique-t-elle, avant de glisser un audacieux : «tant qu'il y a de l'espoir, il y a de la vie».

Comme motivation principale, Constance cite «le désir de défendre les plus fragiles et se faire la voix des plus fragiles, qui sont dans ce cas-ci les enfants à naitre qui n'ont pas droit au chapitre parce qu'ils ne savent pas s'exprimer sur le fait de vivre ou de mourir» –quand d'ordinaire, on préfère parler d'embryons.

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J'avais une chance sur cinq, une chance sur quatre d'y passer, d'être avorté. C'est une angoisse existentielle et on trouve dans les Survivants une sorte d'exutoire – Emile Deport

Emile Duport, lui, ça fait quinze ans qu'il est impliqué dans un combat contre l'IVG, en France. Directeur de la communication de la Marche pour la vie française, ancien directeur artistique de la Manif pour tous, il est surtout le meneur des «Survivants», une «tribu solidaire réunissant des jeunes nés après 1975, opposée àla planification froide des naissances». Une sorte de «junior entreprise», décrit-il.

©Les Survivants –Leur signe de raliement, un tope-là moins un doigt, pour symboliser la proportion d’avortements par rapport aux naissances en France.
Les Survivants –Leur signe de raliement, un tope-là moins un doigt, pour symboliser la proportion d’avortements par rapport aux naissances en France.

Le mouvement des Survivants a la particularité d'exposer en manifestation de très jeunes adultes, voire des adolescents, au discours déjà radical. Si la moyenne d'âge des protestataires tourne autour de 23 ans, c'est, selon Emile Duport, parce qu'«Il y a une générosité dans la jeunesse». «Des mouvements comme mai 68, ce sont quand même des jeunes qui se sont levés !», poursuit-il dans un parallèle osé.

IVG : tous concernés (?)

Si Emile Duport semble heureux de l’engagement de ces ados pro-life, leur potentielle maternité reste une affaire d’adultes, comme le sous-entend l’une de leur campagne «IVG, tous concernés».

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L'avortement est une responsabilité collective, pas simplement l'histoire des femmes, mais l'histoire de tous – Emile Duport

«Fondamentalement, l'enfant à naître, quand il arrive, il pose une question certes à la mère, mais aussi à son père, à ses oncles, à ses tantes, à ses grands-parents», professe-t-il avec fougue, avant d'opérer un drôle de virage : «Ce sont des jeunes qui sont très influençables : quand on a 18 ans, on écoute ce que dit sa mère, et on est surtout très soumis à ce que nous dit notre petit copain», qui pousserait la jeune femme enceinte à avorter. Un argumentaire curieux, où l'on se doit vraisemblablement d'écouter ses ainés et ses proches, mais seulement s'ils encouragent cette maternité imprévue.

Sur le site des Survivants, la réponse à notre interrogation est écrite noir sur écran blanc : «En somme, c'est incontestablement la femme qui est la personne la plus concernée par le bébé qu'elle porte, mais la décision d'avorter ne lui appartient pas pour autant».

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L'avortement est un échec et une démission de la société – Constance Du Bus

Outre-Quiévrain, même mélodie – juste un peu moins sonore. Constance Du Bus détaille l'engagement de son ASBL, March4Life : «On demande des politiques de réduction du nombre d'avortements (…) et un soutien concret, financier (…) à toutes ces ASBL qui se dévouent, qui sont niées, ignorées et pas assez financées, mais qui se dévouent pour venir en aide aux femmes qui veulent garder leur enfant malgré toutes les pressions». Favoriser une «culture de la vie», résume-t-elle. En opposition à une «culture de la mort», liée au droit à l'avortement ?

Des mouvements connectés

©Les Survivants
Les Survivants

Quelques jours avant la Marche pour la vie belge, Emile Duport était à Bruxelles pour rencontrer la clique organisatrice : «Ils sont beaucoup plus jeunes que moi et ils sont dans un pays où, comme ils me l'ont dit, il y a une forte culture du consensus. Ce qui les rend très précautionneux par rapport à leur communication».

«[Les jeunes Belges sont] porteurs d'une radicalité, au sens noble du terme, qui garde sa puissance, ce qui leur donne leur force dans un pays qui finalement, est plus facile à bouger. J'essaye de les persuader que la Belgique, grâce au Parlement européen, [est] un territoire stratégique», encourage-t-il.

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Je suis allé leur expliquer comment parler de l'avortement dans un diner sans faire peur à tout le monde – Emile Duport

Car si les organisations sont indépendantes, Emile se porte régulièrement volontaire pour partager son expérience, mais surtout sa gestion des moyens de communication modernes. Il travaille ainsi sur des contenus visant à «reconstruire les conditions d'un débat sur le web sur le sujet de l'IVG». «Je suis allé leur expliquer comment parler de l'avortement dans un diner sans faire peur à tout le monde. On est fiers d'avoir une discussion constructive et pas excluante ou culpabilisante», raconte-t-il à propos d'une autre visite en Espagne, dans des conditions similaires.

Pour approcher les jeunes entre 20 et 27 ans – principaux concernés par l'avortement en Belgique selon le dernier rapport biannuel de la Commission nationale d'évaluation des interruptions de grossesse datant de 2010-2011 -, les Survivants ont opté pour la «guerilla numérique». SauvezPikachu est l'une de ces campagnes en ligne, qui exploitentles codes des plus jeunes pour faire passer son message, à travers l'univers des Pokémon. Dans un jeu interactif – uniquement accessible sur mobile -, l'internaute a le choix entre supprimer ou mener à l'éclosion un œuf de Pikachu. À la fin de la courte partie, le message est clair et joue de manière dérangeante sur l'affection des adolescents pour un univers fictif.

©Les Survivants
Les Survivants

Ce n'est pas le seul outil de propagande anti-IVG connu à ce jour. Pour Emile Duport, ce n'est d'ailleurs pas un tabou, lui qui n'hésite pas à citer Afterbaiz, un site pointé pour délit d'entrave numérique à l'IVG par la ministre française Laurence Rossignol. Sous un langage détendu et une identité visuelle pop, son contenu dissuade les jeunes d'avorter. Notons par ailleurs que sous l'onglet «comment ne pas tomber enceinte ?», la plateforme ne propose aucune réponse. C'est aussi le cas du très controversé Ivg.net, créé par un couple de militants catholiques et expérimenté avec retentissements par une journaliste.

Constance Du Bus affirme, elle, ne pas être au courant de ce type de manipulations. «Je n'ai jamais entendu ce genre de témoignages. Déjà, pour qu'elles trouvent ce genre d'associations, ce n'est pas évident, il y a une visibilité très mal encouragée [Ivg.net est le premier résultat de recherche Google pour le mot-clef «IVG», ndlr]. Je crois que les femmes qui demandent un avis à ce moment-là le font librement et sont libres aussi d'interpréter ce message».

Offline, des discours plus «cash»

La communication a beau être parfaitement huilée, les efforts des anti-IVG sont régulièrement réduits à néant par des déclarations radicales hors ligne. Difficile en effet de passer à côté, ces derniers jours, de la polémique liée à Stéphane Mercier, un professeur de l’UCL qui avait notamment distribué en cours un long pamphlet anti-avortement de quinze pages.

Lire aussi >L’avortement est « le meurtre d’une personne innocente » pour un professeur invité à l’UCL

©BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ – Stéphane Mercier à la Marche pour la vie, à Bruxelles.
BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ – Stéphane Mercier à la Marche pour la vie, à Bruxelles.

C'était donc une surprise de le retrouver à la Marche pour la vie bruxelloise, dimanche dernier. Mais les organisateurs avaient tenu à l'inviter pour «lui donner l'occasion de s'exprimer face à tout ça. On défend le même message de vie, c'est pour ça qu'on a fait appel à lui et qu'il a accepté d'intervenir, de s'exprimer et de défendre son droit à l'expression», raconte la porte-parole.

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Je maintiens le fait que ces témoignages sont véridiques : je n'ai absolument pas faussé ces témoignages – Constance Du Bus

Constance Du Bus elle-même a fâché l'opinion publique par ses propos sur l'avortement tardif. Un message qu'elle ne regrette pas et martèle : «Je maintiens le fait que ces témoignages sont véridiques : je n'ai absolument pas faussé ces témoignages (…) J'ai aussi beaucoup de témoignages de femmes qui m'ont dit 'c'est bien ça, moi aussi on m'a proposé de le faire quelques jours avant la naissance'».

Lorsqu'on lui demande davantage de détails sur ces témoignages, qui lui auraient été confiés par «une amie travaillant dans un centre de planning familial», elle revendique le «secret médical». «Tout ça est délicat. Si il y a un réel intérêt des politiques de faire un contrôle sur la manière dont l'avortement est pratiqué en Belgique, ils tomberont sur ce genre de cas», affirme-t-elle.

Des propos qu'Emile Deport soutient : «On sait qu'il y a beaucoup de laxisme par rapport à ça et qu'il y a beaucoup d'avortements tardifs qui se font passer pour des interventions médicales de grossesse en inventant des handicaps qui n'en sont pas». Même un jour avant la naissance de l'enfant. «J'ai quand même des relations avec le personnel médical et je sais dans quelles conditions se font les IMG !», argue-t-il.

Selon la RTBF, qui a contacté la Commission nationale d'évaluation des interruptions de grossesse, seuls deux cas d'IMG suite à un diagnostic de surdité et de polydactilie ont été resensés entre 1998 et 2011, date du dernier rapport.

Aux différentes manifestations, force est de constater que beaucoup portent le combat contre l'avortement en même temps que leur foi. Ni Constance Du Bus ni Emile Duport n'ont pourtant voulu évoquer un quelconque rapprochement avec une sensibilitécatholiquetraditionnaliste. Le chef de file des Survivants parle plutôt de mouvements «citoyens», voire d'«une préoccupation presque caritative».

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